Øieblik
* Il y a chez Kierkegaard deux perspectives bien différentes concernant l'instant l'une traite de l'instant dans son rapport au temps (au plan de l'immanence) l'autre conçoit l'instant comme intersection vivante entre le temps et l'éternité (en référence à l'Incarnation selon le christianisme). Il est important de ne pas confondre l'instant au sens 1 (expression parmi d'autres de la finitude) et l'instant au sens 2 (expression de la rencontre féconde de l'infini et du fini, du divin et de l'humain — c'est-à-dire l'instant comme « plénitude du temps »). L'instant au sens 1 est abstrait, il s'inscrit dans une lecture réductrice du temps comme séparé de l'être. Kierkegaard renvoie au Parménide de Platon à propos des difficultés théoriques concernant la participation de l'Un au temps. Dans ce contexte, l'instant est un maintenant aussitôt aboli auquel succède un autre maintenant tout aussi passager. L'instant se confond ici avec le soudain (to exaiphnès en grec chez Platon, det Pludselige en danois chez Kierkegaard), le ponctuel, l'insécable temporel, « l'atome de temps ». (Sur tout ceci, voir surtout Le concept d'angoisse et ne pas manquer de lire la grande note consacrée dans cet ouvrage à l'instant platonicien cf. GA, SV3 VI, p. 171-173/OC VII, p. 182-184). Conçu ainsi, l'instant renvoie au temps comme non-être, il montre que temps et être ne s'accordent pas. — Très différemment, l'instant au sens 2 est concret, il postule une lecture ouverte du temps comme temporalité concrète parce qu'il implique la présence de l'éternel au cœur du temps. C'est dans les Miettes philosophiques (1844) ainsi que dans le Post-Scriptum aux Miettes (1846) qu'on trouve les analyses les plus démonstratives concernant la conception kierkegaardienne de l'instant au sens 1 et au sens 2, ces deux sens s'organisant en une dialectique des stades qui va de l'esthétique (où le temps, éprouvé comme illusoirement concret, déçoit) à l'éthico-religieux (expérience de la concrétude temporelle qui, sans être « plénitude du temps », s'y rapporte qualitativement).
** La réflexion de Kierkegaard sur l'instant lui permet en outre de penser l'esthétique comme production artistique, création poétique et jouissance esthétique, mais aussi plus largement comme art de faire de sa vie un art. L'esthéticien privilégie l'instant au sens 1 (temps discontinu, labile, évanescent) au détriment de l'instant au sens 2 ; sempiternellement en quête de l'intéressant, avide du sensationnel ou à l'affût de l'inquiétante étrangeté, l'esthéticien se spécialise en situations piquantes et en occasions rares, qu'il sait habilement provoquer. L'alternative (1re partie) ou les Stades sur le chemin de la vie en offrent de multiples illustrations. Conçu comme une collection de kairos précieux, d'instants rompant avec la quotidienneté banale, le temps se limite à une succession d'épisodes intéressants sans acquérir la consistance d'une temporalité éthique et spirituelle (celle-ci relevant de l'instant au sens 2).
*** La distinction entre instant au sens 1 et instant au sens 2 a une fonction double, philosophique et polémique. Elle contribue à spécifier les époques et les sphères. L'instant au sens 1 renvoie aux pensées de l'Antiquité, au paganisme, à un discours commandé par l'idée d'essence intemporelle plutôt qu'à un respect de la temporalité comme milieu authentiquement humain. L'instant au sens 2 implique le christianisme, la modernité, la dimension de l'historique, l'hypothèse selon laquelle le devenir est capable d'accepter et d'assumer l'événement, le neuf, la décision, la liberté. L'instant au sens 1 s'analyse sur le terrain de la logique et de la phénoménologie, l'instant au sens 2 se dit dans le langage éthique et éthico-religieux. Au plan polémique, Kierkegaard rabat (sans les confondre) le savoir spéculatif moderne sur la pensée antique en considérant que la spéculation moderne — malgré ses références explicites à l'histoire, à la liberté, à l'infini, au négatif, à la synthèse du temporel et de l'éternel — ne produit pas de l'instant une conception autre que celle de l'instant au sens 1. Enfin, à partir de ce diptyque conceptuel concernant l'instant, on aperçoit les raisons pour lesquelles, lors de son attaque de 1855 contre l'Église établie, Kierkegaard intitule son intervention publique L'instant. Quand Kierkegaard affirme qu'il n'écrit pas pour l'instant, cela signifie qu'il pense faire une œuvre solide, durable, au lieu d'écrire à la manière des journalistes ou de: auteurs de feuilletons qui visent la rentabilité immédiate, le succès, h production quantitative évaluée en nombre de pages et au poids du papier ; il refuse alors de se plier aux exigences sophistiques de l'instant au sens 1. Lorsqu'il publie L'instant afin de dénoncer les impostures de la chrétienté contemporaine (victime sans en être toujours consciente de l'instant au sens 1), il en appelle à l'instant au sens 2 contre l'instant au sens 1.

Le vocabulaire de Kierkegaard, Ellipses. . 2002.

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